Cluny, auteurs et manuscrits au siècle des Lumières …

Au XVIIIe siècle,on écrit beaucoup à Cluny, mais aussi sur Cluny. Textes religieux, récits de voyages, pamphlets, mémoires, ouvrages historiques ou scientifiques, montrent l’explosion d’une pensée philosophique et scientifique très intense.Curieusement, la ville n’abrite guère de poètes, de littéraires ou d’hommes de théâtre. Le poids de l’abbaye sans doute, qui occupe le devant de la scène au début du siècle …

Et justement, en 1704, le frère Jean Baptiste réalise à l’abbaye un Grand Antiphonaire des fêtes solennelles, dont la bibliothèque de Cluny s’enorgueillit encore… Dom Claude de Vert, qui fut trésorier puis vicaire général de l’abbaye, publie entre 1706 et 1713 à Paris une « Explication simple, littérale et historique des cérémonies de l’Eglise » en 4 volumes. En 1706 également, on peut noter la rédaction et publication à Paris par dom Marin, partisan du cardinal de Bouillon, d’un « Mémoire pour servir à l’établissement de la jurisdiction des abbez généraux de Cluni sur tout l’Ordre de Cluni, avec le recueil des Titres et pièces justificatives de l’Exercice de cette jurisdiction ».

Ce XVIIIe siècle s’ouvre au goût des voyages et nous offre des sources inimitables de descriptions. Dom Martène et Dom Durand publient en 1717 le « Voyage littéraire de 2 bénédictins de la congrégation de Saint-Maur », décrivant entre autres l’église Saint-Pierre-le-Vieil (Cluny II). L’année suivante, le père Hélyot d’une Histoire des ordres monastiques, dans laquelle il s’attarde en « historien du temps présent » sur les 2 observances de l’Ordre de Cluny, consacrant un chapitre spécifique à l’étroite observance. Dans l’abbaye même, le début vers 1727 des démolitions de Notre-Dame-du-Cimetière, Saint-Pierre-le-Vieil et même du cloître, est évoqué dans un mémoire « pour servir à l’histoire de l’ordre » écrit dans la première partie du 18e (il s’arrête à 1757/58), « à l’occasion des nouveaux bâtiments de l’abbaye qui furent commencés alors ». En 1733, est publié chez Symon (imprimeur) un nouveau Missel de Cluny enrichi de gravures, ordonnée par le chapitre général de l’Ordre, suivi en 1734 d’un Processionale monasticum à l’usage de l’Ordre de Cluny.

Ouvrage de la bibliothèque de l’abbaye, marqué du sceau de la stricte (ou nouvelle) observance, qui finira par l’emporter au sein de l’Ordre.

L’affaire troublante des méfaits présumés de l’abbé Claude de Guise, largement abordé dans l’article précédent, mit du temps à s’éteindre. En 1743, la parution d’une 1ère édition des « Mémoires de Condé servant d’éclaircissement et de preuves à l’histoire de Mr de Thou »relança la polémique et sera suivi en 1745 d’une nouvelle édition des« Mémoires de Condé servant d’éclaircissement et de preuves à l’histoire de Mr de Thou ».  La table des textes contenus dans cette nouvelle édition comprend en 2e partie une reprise du texte de 1581 dit de Dagoneau avec un rajout dans le titre : « … jusqu’à la mort du cardinal de Lorraine,qu’il empoisonna… » ; nommant également comme victimes la reine Jeanne de Navarre et le roy Charles IX. Ce texte est précédé d’une« longue et violente Epitre à Henri duc de Guise, pair et grand Maître de France » sans doute repris de l’Epistre publié en 1588 par l’avocat Gilbert Regnault. Suivait également une « Lettre du cardinal de Pellevé à Domp Claude de Guise sur ses déportemens ».

Abbé Claude de Guise

Les savants et érudits ne sont pas en reste. De 1749 à 1778, le clunisois Benoît Dumolin, médecin de l’abbaye (1739-1790), relate dans un manuscrit ce qu’il intitule « Description historique et topographique de la ville, abbaye et banlieue de Cluny », véritable mine de renseignements. Botaniste émérite, il envoie entre autres en 1775 à l’Académie de Dijon – dont il est membre – un exposé sur une nouvelle classification des plantes basée sur le couronnement des pédoncules. Il élargira ensuite cette classification, portant d’abord sur l’environnement de Cluny, à toute la Flore, y compris les plantes exotiques, avec onze classes et de nombreuses subdivisions. Sur un autre registre, notons le passage à Cluny en août 1788 de Joseph de Berchoux (1760-1838), poète et humoriste français. Il accompagne son oncle abbé de La Charité sur Loire, venu depuis Paris pour accompagner le cardinal Dominique de La Rochefoucauld, l’abbé de Cluny. Il goûte en connaisseur la cuisine raffinée de l’abbaye lorsqu’elle reçoit. Historien et sociologue, il sera l’inventeur du mot « gastronomie », en publiant sous ce titre un poème badin en 1801.

Philibert Bouché de la Bertilière, autre érudit, démarre probablement en 1787 son ouvrage « Description historique et chronologique de la ville et banlieue de Cluny, depuis leur fondation jusqu’en 1789 ».

Une première version manuscrite en 2 volumes, datée de 1792, est aujourd’hui détenue par la Bibliothèque Nationale. Rare témoin de la Révolution à Cluny, il rédige le 15 janvier 1789 un texte intitulé « Le patriotisme des citoyens de Cluny démenti par les faits », paginé 1 à 8. Le 29 janvier, il écrit pour faire suite à ce texte une lettre en commentaire à l’assemblée générale du 18 janvier, texte paginé de 8 à 18. Fin 1789, il rédige une histoire des brigandages et brûlements de châteaux. La période de 1793 à 1811 apparaît comme principale dans la rédaction finale du manuscrit de Philibert Bouché de la Bertilière, « Description historique et chronologique de la ville et banlieue de Cluny », qui comprend 8 volumes. De 1815 à 1817, une copie au moins en est faite, et remise en ordre par l’auteur. Il envoie son ouvrage à un ami, François Cornil de Sainte-Foy. Cet exemplaire est aujourd’hui conservé à Cluny.

Le XIXe siècle s’annonce. C’est le siècle de la reconnaissance du patrimoine, du goût de l’Histoire, du Romantisme, de l’inventaire et de la conservation. Mais ceci est une autre histoire, que vous retrouverez le mois prochain.

Gérard Thélier, Historien

Cluny, puis vint l’imprimerie …

Je vous annonçais dans le précédent article que le XVe siècle allait nous apporter un autre grand bouleversement … Ce bouleversement, c’est l’invention par Johannes Gensfleisch de l’imprimerie, et des caractères en plomb qui permettent la composition. Né à Mayence, il a ajouté à son nom Zum (de) Gutenberg, sous lequel il est plus connu. Il travaille à mettre au point son procédé et introduit la presse à imprimer qui permet une impression uniforme et rapide. Le premier livre européen réalisé par Gutenberg, avec des caractères mobiles est la grammaire latine de Donatus, en 1451.

L’invention de l’imprimerie, gravure d’époque reproduite au 19e

L’imprimerie n’apparaît à Cluny qu’en 1493, avec Michel Wensler, venu de Bâle, qui imprime sur place un missel incunable (c’est-à-dire imprimé avant 1500), le « Missale Cluniacense », aujourd’hui conservé à la bibliothèque du Musée, ainsi qu’un Bréviaire de ce millésime. 

Grâce au procédé, la diffusion de l’écrits’emballe. En 1497, Jean Raulin (1443-1514), célèbre prédicateur français venu à la vie religieuse en 1479, se retire à l’abbaye de Cluny, où il applique la réforme voulue par l’abbé de Cluny, cardinal d’Amboise. Il écrit ses épîtres dans le recueillement de sa cellule. C’est à Raulin que La Fontaine a emprunté le sujet des « Animaux malades de la peste ». 

Suivra la rédaction du « Chronicon Cluniacense » par le grand prieur de l’abbaye,François de Rivo, agissant à la demande de l’abbé Jacques d’Amboise.

La Renaissance est là ! Antoine Du Moulin, natif de Cluny, poète, ancien valet de chambre de la reine de Navarre (sœur de François 1er), publie plusieurs ouvrages, entre autres chez les marchands-imprimeurs de Lyon. Le deuxième Missel typographié à Cluny est imprimé en 1553. Guillaume des Autels, juge-mage de la cité, qui fut l’un des sept de la Pléiade de 1553 à 1555, s’essaie à écrire sur le mode de Rabelais de truculents récits. Il est parent et ami de Pontus de Tyard. Après l’assassinat du duc de Guise en 1563,Guillaume des Autels écrit l’une de ses dernières œuvres connues, un sonnet dans lequel il présente le duc défunt comme « le dixième des Preux ». Mais l’affaire qui va faire couler beaucoup d’encre dans cette époque de Guerres de religion est à venir !

En 1581 paraît la première édition de « Légende de Domp Claude de Guyse, abbé de Cluny. Contenant ses faits & gestes, depyuis sa nativité jusques à la mort du Cardinal de Lorraine, & des moyens tenus pour faire mourir le Roy Charles Neuvième, ensemble plusieurs Princes, grands seigneurs & autres,durant ledit temps » par Jean Dagonneau (Dagoneau), fermier de l’abbaye et protestant. C’est un « Violent pamphlet contre Claude de Guise » (Clouzot). Comme le rapporte le bibliothécaire Charles Weiss dans la Biographie universelle (1849), le présent texte fut attribué par l’historien de Thou à Jean Dagonneau. 

Néanmoins l’abbé Philibert Papillon, dans sa Bibliothèque des auteurs de Bourgogne, préféra avancer le nom de Gilbert Regnault, l’ami de l’auteur. Outre la querelle de la paternité de cet ouvrage, de Thou et Agrippa d’Aubigné en signalèrent une édition de 1574 sous le titre de « Légende de Saint-Nicaise » et dont le contenu était similaire. Le changement de titre s’expliquait par le fait qu’à cette date Claude de Guise était abbé de Saint-Nicaise à Reims. 

Marie Stuart

Par la suite, les Guises ayant réussi à supprimer les exemplaires de cette parution, ces derniers devinrent d’une insigne rareté, ce qui fit considérer l’édition de 1581 comme étant la première. Ce texte virulent traitait sans ménagement Claude de Guise, car ce « bâtard », ce »bougre », ce « larron » a perpétré « plusieurs larcins,volleries, sacrilèges, meurtres, empoisonnements, sodomies, fausse monnaie et autres crimes et horribles délits ». Quelques années plus tard (1589), Michelde Guttery, né à Cluny, ami de Guillaume des Autels, qui fut médecin de l’abbé Charles de Lorraine, et dont la famille sert depuis longtemps la famille de Guise, écrira une vie de Marie Stuart. Il faut dire que Marie était la petite fille du premier duc de Guise, Claude de Lorraine et la nièce de François de Guise et de l’abbé Claude de Guise (frère bâtard de François) …

Le XVIIe siècle qui peine à sortir des affres des Guerres de Religion, foisonne de publications religieuses. En 1614, dom Martin Marrier, Bénédictin de Saint-Martin-des-Champs, édite, avec l’aide d’André Duchesne, historien tourangeau, la Bibliotheca Cluniacensis, réunissant privilèges, bulles pontificales, textes théologiques et littéraires, et quelques chartes et diplômes choisis pour leur intérêt historique. La publication est vite épuisée, et l’on pensera maintes fois à la compléter et la rééditer. L’auteur développe un imaginaire de Cluny, marquant ainsi son intérêt pour les anciennes institutions. 1680 ou 1686 : Dom(Paul) Rabusson et Dom (Claude) de Vert publient avec l’aval de l’abbé cardinal de Bouillon le Breviarium Cluniacense(Bréviaire de Cluny), qu’ils ont écrit ensemble à partir de 1676. Il s’inscrit dans la volonté de l’abbé d’uniformiser les pratiques liturgiques. Le XVIIIesiècle va bientôt s’ouvrir au goût des voyages et nous offrir des sources inimitables de descriptions.

Mais ceci vous sera conté le mois prochain !

Frontispice de la « Bibliotheca cluniacensis », 1614

Gérard Thélier, Historien

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